Woodkid et Morse au MK2 ou Une étrange nuit d’hiver en juillet

woodkid-by-ismael-moumin-07

Paris, 5 juillet 2016. Au terme d’une course effrénée, je suis arrivée au MK2 Quai de Seine, à l’heure. Je n’ai pas eu le temps de flâner aux terrasses des cafés qui longent l’agréable Bassin de la Villette en ce soir d’été et nous rappellent que Paris est aussi une ville d’eau. Dommage. Ce sera pour plus tard. Après Morse.

Dans la salle de projection, l’ambiance est rouge sombre, feutrée et légère à la fois. Woodkid entre en scène et nous livre avec simplicité et brio les raisons de ses choix cinématographiques pour cette carte blanche du Festival Days Off.logoWoodkid a sélectionné 5 films autour du thème de l’enfance. Très vite, alors qu’il élaborait son choix, il lui est apparu que les films capables de capter la part d’ombre de l’enfance, ses douleurs, ses traumas, tout en en gardant la force poétique ne sont pas si nombreux. Les cinq films présentés sont à son sens parvenus à cette rare et subtile expression de sentiments en demi-teinte. Dans Totoro, l’enfance est assombrie par la douleur liée à la perte d’une mère et les enfants côtoient le monde à la fois merveilleux et inquiétant de créatures de la nuit. Deux films se détachent pour former une paire : Le Géant Égoïste de Clio Barnard fait écho à L’Incompris de Comencini en ce qu’ils content l’injustice dont sont victimes certains enfants quand toute l’attention est portée sur un autre qu’eux. Les deux adolescents de Bouge Pas, Meurs et Ressuscite sont confrontés au monde cruel et violent des adultes, tout en vivant leurs premiers émois amoureux. Tout comme dans Morse, où la découverte de l’Autre et l’éveil des sentiments créent une tension dramatique. Woodkid a aimé l’essence tragique de cette histoire d’amour singulière entre une fille qui n’en est pas vraiment une et un garçon solitaire.

Morse

Le choix de Morse

L’univers fantastique est très présent dans les compositions de Woodkid. Le film du réalisateur suédois Tomas Alfredson (2008) est incontestablement un film fantastique, un film d’horreur même puisqu’il s’agit d’une histoire de vampire mais avec un arrière-plan de réalisme social. C’est ce qui séduit Woodkid dans le cinéma fantastique scandinave, un cinéma tout en retenue, élégant jusque dans la construction de la trame sociale. À l’opposé du fantastique hollywoodien, très ostentatoire, ce style dépouillé associé à une dimension sociale donne une réalité au projet de fiction. La bande son de Johan Söderqvist reste pour Woodkid un souvenir diffus, celui d’une musique lyrique et intimiste avec des effets de style propres aux films d’horreur.

Le thème de l’enfance

Woodkid ne s’inscrit pas dans une nostalgie de l’enfance, mais il en retient l’extraordinaire imaginaire des enfants, ce pouvoir créatif qu’il est important de ne pas perdre avec le temps. Ces 5 films explorent les continents sombres de cette enfance qui est belle quand on fait la paix avec sa noirceur, vécue à travers des traumatismes qui sont ressentis de manière beaucoup plus forte à ce moment de l’existence. Woodkid s’est imprégné de la noirceur de L’Incompris et de Bouge pas, Meurs et Resssuscite au moment de la conception de son album The Golden Age, sorti en 2013. Il revient sur certaines thématiques communes aux 5 films sélectionnés, notamment celle de la mère, absente, alcoolique ou disparue. Par l’évocation de sentiments doubles — légèreté de l’enfance et douleurs liées aux traumatismes vécus — ces oeuvres permettent de se comprendre mieux. À la question portant sur les films qui l’ont marqué lorsqu’il était enfant, Woodkid répond en vrai « eighties kid », citant Les Goonies, ET, L’Histoire Sans Fin. Il se rappelle avec plaisir, et selon sa propre expression, ce « fantastique en toc mais touchant » et revient sur l’idée de ces émotions ressenties de manière si forte dans l’enfance, à travers un rapport d’échelle différent.

morse2008

Le son et l’image

Auteur-compositeur, Woodkid est également plébiscité pour ses talents de réalisateurs (on lui doit certains clips de Rihanna, Lana del Rey, Katy Perry, Black Atlass ou ceux de son album The Golden Age). En 2015, il signe la musique du nouveau projet de l’artiste JR, Ellis, court-métrage en hommage aux immigrants d’Ellis Island. En 2016, il compose sa première BO, celle de Desierto, du réalisateur mexicain Jonas Cuaron. C’est un film sombre lui aussi qui évoque la traversée de la frontière américaine par un groupe de clandestins mexicains poursuivis par un de ces « minute men » qui arpentent le désert frontalier et exécutent froidement ceux qu’ils jugent être des intrus. À la manière dont il évoque le plaisir qu’il a eu à travailler avec Cuaron, on comprend qu’il s’agit d’une collaboration fructueuse ayant permis la composition d’une bande son épurée, aux sons percussifs et tortueux, ne comportant qu’un seul titre chanté, Land of All.

La réalisation de BO reste un des objectifs de Woodkid mais il souhaite changer son angle de travail. S’il avait pour habitude d’associer l’image au son et inversement, il veut désormais parvenir à les dissocier dans l’étape de conception afin de ne se concentrer que sur l’image. Woodkid cite à ce propos le brillant chorégraphe Sidi Larbi Cherkhaoui, dont le travail traverse les frontières artistiques, évoquant son rapport à l’image et au mouvement (à voir absolument, Genesis, Dunas et plus récemment Noetic et Fractus présentés en juin à La Villette).

Projets

Ils ne traiteront pas nécessairement du thème de l’enfance car il estime l’avoir déjà beaucoup fait dans The Golden Age. Le thème de la paternité est ce qui l’intéresse le plus en ce moment. Woodkid cherche désormais à développer un univers plus noir, plus sexué, plus urbain, plus social, plus adulte. Pour ce qui est du cinéma, Woodkid travaille à l’écriture d’une future collaboration avec le réalisateur canadien Xavier Dolan et pourquoi pas Baz Luhrman.
En attendant d’être captivés par ses suites cinématographiques, vous pourrez écouter Woodkid en concert le 15 juillet au Festival de Montreux.

Et maintenant « Laisse-Moi Entrer »…

Morse

let_the_right3
J’avais déjà vu Morse, mais j’ai eu plaisir à le revoir en salle, projeté en ce soir du 5 juillet au MK2 Quai de Seine en 35 mm. Film d’horreur suédois, réalisé par Tomas Alfredson, Morse a reçu le Grand Prix et le Prix de la Critique au Festival du Film Fantastique de Gérardmer en 2009. Basé sur le roman Laisse-moi entrer de John Ajvide Lindqvist, considéré comme le Stephen King suédois, le film relate la relation entre Oskar, un adolescent fragile et isolé, victime de harcèlement scolaire, et son étrange voisine, Eli. Son arrivée dans cette banlieue de Stockholm coïncide avec une série de morts sanglantes et de disparitions mystérieuses.
Morse est un film troublant et émouvant, violent et délicat. On ne peut s’empêcher d’être touché par les errances d’Oskar et Eli et leur amour naissant, seule lueur d’espoir dans un univers triste et sombre, « a flash in the night » pour reprendre l’entêtant tube suédois des années 80 (Secret Service, 1982 !) qui retentit lors de la saisissante et aquatique scène gore finale. Considéré comme un des meilleurs films de vampires de ces dernières années, Morse a su renouveler les codes du genre, devenant un film d’horreur réaliste. Et s’il ne verse pas dans le folklore habituel (vous ne trouverez ni crucifix, ni crocs ensanglantés, ni gousse d’ail), le réalisateur a su habilement conserver quelques éléments de la mythologie « nosferatuesque » : la nuit, la brûlure du jour, la soif de sang qui tord les corps de douleurs, les sommeils diurnes dans des cercueils (ici une baignoire), l’invitation à entrer (le titre suédois s’y réfère).

Oskar er Eli

Morse est aussi remarquable pour sa photographie. Le filtre de la pellicule lui donne un aspect délicieusement suranné. Le réalisateur mêle savamment éléments de culture populaire énigmatiques (Le Rubick’s Cube qui permet à Eli et Oskar de se lier d’amitié), langage codé (le morse que les enfants utilisent pour communiquer) et peurs liées aux tensions politiques de la Guerre Froide qui font la une de la presse au même titre que la série de crimes sanglants qui frappent le quartier. Les années 80 de Tomas Alfredson sont décidément très inquiétantes et ce contexte culturel et politique ajoute à l’angoisse pesante qui émane des tristes vies des personnages. Le décor froid, quotidien, ordinaire, marqué par la géométrie des bâtiments de la cité dortoir de Blackeberg dans la banlieue de Stockholm, rend la monstruosité des événements encore plus crédible. Les personnages évoluent dans des paysages enneigés, la nuit le plus souvent, dans l’engourdissant froid scandinave.
Il est vrai que Auguste Strindberg (La Danse de Mort), son ami le peintre norvégien Edvard Munch et le réalisateur danois Carl Dreyer (Vampyr) furent tous trois fascinés par les vampires. Et si l’on en croit la vague de films scandinaves sur le thème (Frostbyte d’Anders Banke, Vampyrer de Peter Pontikis, sans compter les oeuvres fantastiques de Päl Sletaune), il y a décidément quelque chose d’inquiétant au royaume nordique.

Morse de Tomas Alfredson, à voir et revoir. Disponible en DVD et Blu-Ray.
Woodkid and friends, en concert le 15 juillet à Montreux.

#TimeToEnjoy 1

Partager ✌️
Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on Google+Share on LinkedInEmail this to someone