Hadjithomas & Joreige : un art entre activisme et poésie

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Jusqu’au 25 septembre, avec l’exposition Se souvenir de la lumière, le musée du Jeu de Paume nous présente le travail de deux artistes libanais : Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. S’inspirant de documents trouvés et d’expériences poétiques, les deux artistes (nés en 1969 à Beyrouth), naviguent singulièrement entre art et cinéma. En effet, les artistes utilisent tous les médiums possibles (films, photographies, installations, textes et performances ). Par ce biais, ils élaborent des récits et des images articulés autour d’histoires secrètes ou oubliées de tous.

Une première partie sur l’oubli et la marginalisation dans la mémoire collective

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Carte postale de la série « Wonder Beyrouth » (1997-2006)

Les deux premières œuvres de l’exposition sont très interactives. Dans Wonder Beirut (1997-2006), les deux artistes vont inventer un photographe fictif, Abdallah Farah. Le travail de ce dernier porte sur l’impact des guerres civiles libanaise sur son paysage. L’artiste va reprendre le médium de la carte postale, mais au lieu de paysages idylliques, nous trouvons des villes en ruines, blessures béantes et léchées par les flammes. Avec ce stratagème l’artiste veut mettre en avant la marginalisation de ce conflit dans le monde : la carte postale étant l’archétype du tourisme et du banal. Les différentes cartes postales sont à la disposition du spectateur. C’est une sorte d’acte de mémoire pour l’artiste qui essaye de faire entrer ce conflit dans la mémoire collective. Juste à côté, nous trouvons l’œuvre Le Cercle de confusion (1997). Une ville entièrement réalisée à partir de post-it. Les artistes enjoignent le spectateur à retirer un post-it et à le garder. Une fois que tous les post-it auront disparus, le visiteur se retrouvera devant un miroir et donc son propre reflet. Est-ce une mise en abîme ?  Une mise en garde ? L’homme serait-il son propre destructeur ? Ou le symbole d’une ville en perpétuelle mutation ? À chacun sa vision des choses.

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Séries de photographies de la série « Objets de Khiam »

À l’autre extrémité de la salle, nous trouvons le témoignage d’anciens détenus, victime de l’occupation israélienne. Ils ont été emprisonnés entre 6 et 10 ans dans des conditions extrêmement difficiles : ils vivaient entassés dans des cellules de dix mètres carrés, ils étaient à peine nourris et hydraté et passaient leur journée à errer telles des formes éthérées sans but ni pensées. Je vous avoue que j’ai eu énormément de mal à décrocher mes yeux des écrans, tellement ces témoignages sont invraisemblables et poignants. Pour vous dire, le quotidien d’une femme durant des années fut de compter jusqu’à mille et ce, 7 jours sur 7. C’est le meilleur moyen  qu’elle ait trouvé pour ne pas sombrer dans la folie. Je fus assez impressionné par la force de caractère et de l’inventivité dont ont fait preuve les détenus afin de tenir le coup. C’est fou de voir de quoi est capable l’homme lorsque sa vie est en jeu. Afin de s’occuper et de garder un pied au sein de notre réalité, ils ont conçus eux-mêmes des objets du quotidien, objets habituels de leur vie avant l’emprisonnement (gant, radio, …). Ces objets ont été recréés par les artistes selon  les souvenirs des détenus, puis photographiés. Vous pouvez retrouver ces photographies dans la série Objets de Khiam (1999), se trouvant en face des vidéos/témoignages.

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The Lebanese Rocket Society

À peine remis de mes émotions, je me dirige vers la deuxième salle. Cette dernière est centrée sur la notion d’oubli. Oubli d’abord du projet de fusées développées par le Liban au cours des années 1960. Projet vite avorté et totalement oblitéré par la population locale. Ce projet n’avait pas de vocation militaire mais d’exploration spatiale. Dans la série, les artistes ont récupéré des affiches des « martyrs » libanais, mort au combat ou porté disparu pour des raisons politiques. Ils ont porté leur choix sur des affiches qui ont le plus souffert des ravages du temps. Les artistes ont tenté de reconstituer certains traits du visage par le dessin. De ce fait, ils nous questionnent sur la question de trace, d’image rémanente ou manquante. Cet effacement progressif des visages symbolise aussi le fait que ces personnes sont petit à petit oublié par la société.

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Affiches des martyrs de la série Faces (2009)

Une deuxième partie emprunt de rêve

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Extrait de la vidéo En attendant les Barbares (2013)

Après toutes ses joyeusetés fortes en émotion la troisième salle nous permet de souffler et même de rêver. Les artistes nous inculqué un brin de poésie dans un monde traumatisé par la guerre et le terrorisme. Le premier film emprunte son nom à un poème de Constantin Cavafy, En attendant les Barbares (2013). La vidéo repose sur la surimpression de plus de cinquante panoramas de Beyrouth. Cette surimpression donne une aura surnaturelle à la ville, cette dernière possédant deux soleils. Nous sommes devant un monde onirique où le temps et l’espace semblent en suspens et le monde dénué de toute violence.

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Acteur se laissant couler vers les profondeur: Hadjithomas/ Joreige, Se Souvenir de la Lumière (2016)

Enfin, le dyptique Se souvenir de la lumière (2016), est assez singulier. Pour réaliser cette vidéo, les artistes ont fait appel à cinq acteurs libanais. Ces derniers sont vêtus de couleurs différentes, plongent dans la mer, se laissant couler vers le fond. Il faut savoir que plus nous descendons dans l’eau moins la lumière passe et plus la couleur perd de son éclat jusqu’à l’obscurité totale. Nous nous retrouvons devant un monde quasi figé ou les lois de la gravité ne s’appliquent plus et d’ou une certaine sérénité se dégage. Un dialogue s’installe entre les deux vidéos, des images hantées par des mondes imaginaires, des véhicules militaires, une cité engloutie… C’est reposant, beau et assez rafraîchissant.

Je vous laisse la surprise de découvrir le reste de l’exposition par vous même. Ce que je peux vous dire c’est que l’exposition Joana Hadjithomas & Khalil Joreige est une réussite. Tout d’abord, elle est extrêmement instructive. Elle est là pour nous rappeler que tous les ans dans le monde de nombreux conflits très meurtriers ont lieux et que la plupart sont passer au silence par nos médias. Lorsqu’un conflit ne nous touche pas de près nous avons tendance à ne pas nous y intéresser. C’est dans ce but de mémoire que les artistes libanais ont réalisés toutes ses œuvres.  Mais elle nous invite aussi a nous évader de toutes cette violence dans des vidéos très méditatives. Lors de notre parcours, nous passons par tous les états, nous nous sommes tour à tour, choqué, secoué, rêveur, même incrédule et amusé.

Vivien, explorateur art

#TimeToEnjoy 1

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